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La déshérence
(9 titres / 2010)

 
> critiques "La déshérence

1 : Salute
(Eric Lemaire)

Salute
A tous les gueux,
Tous les rebuts de ce monde parfait.
Salute
Aux disparus
Ecrasés par les voisins du dessus.

Salute
Aux traine-misères,
Aux ventres creux, aux va-nu-pieds,
Aux sans-terre.
Salute
Aux malchanceux,
Aux maladroits mis de côté pour si peu.

            Chanter, danser
            Ne suffit plus.
            Chanter, danser.
            Faut descendre dans la rue.

Salute
Aux défenseurs du fragile,
Quand la peur de l’autre progresse
A la vitesse de l’obscurantisme.
Salute
A la colère légitime
Dans une société dont le projet
Se résume à broyer
Les présumés inutiles.

            Chanter, danser
            Ne suffit plus.
            Chanter, danser.
            Faut descendre dans la rue.

 

2 : Fleur d’orage
(Eric Lemaire)

Un parfum,
Une effluve suave,
Une fleur d’orage qui draine dans son sillage.
Une essence,
Naissance à mes sens,
Une brume légère frissonne sur mes terres en jachère.

Un murmure,
Un souffle fragile,
Une rumeur s’éveille au chant timide
D’une idylle
Un bruissement à peine,
A travers les feuillages circule la nouvelle

Effleurer,
La fleur du pêcher,
Effeuiller l’orgueil pour se laisser porter.
Caresser
L’herbe coupée
Sous le pied des parjures de mauvaise augure.

L’âpreté
Et l’aigreur s’égrènent,
Savourer le goût de l’éclaircie sur la plaine.
Dévorer,
Mordre à pleines dents
Les fruits bizarrement défendus en Eden.

Regarder
A contre jour,
Les courbes tendres de cette vallée en détours.
Un clin d’œil,
Fêter l'espérance.
Avoir la décence de prendre un temps pour chaque sens.

Une perle de rosée,
Déposée sur ma bouche sèche.
Vivre d’eau fraîche
Et de baisers.
Délaisser les amours lassées.
Laisser les insectes s’épuiser
A butiner
A chercher l’autre fleur
Toujours plus sucrée,
Toujours plus colorée.

 
 
 
   
             
 

3 :Courant d’air
(E. Lemaire)

La mer se retire et aspire
A croiser l’horizon.
Le ciel s’étire et se déchire
Pour une étoile des bas-fonds.

Est-ce que la Terre qui tourne en rond
Comprend la désillusion
De ses locataires
Suivant le même itinéraire.
Qu’est ce qui nous fera tomber un jour ?

La pluie lave des soupçons qui pèsent,
Une averse qui dilue le rage.
L’eau ruisselle et nourrit le cortège
Des flaques où patauge le grand large.

Est-ce que la Terre, l’usurpatrice,
Ressent parfois le besoin
De s’éclipser discrètement
De ses ellipses.
Qu’est ce qui nous fera tomber un jour ?

Mais la mer monte et le ressac lacère
Les frêles remparts
De leur certitude à croire
Qu’ils ont les deux pieds sur terre.
Le ciel s’enivre, le ciel s’enflamme
Et fais rougir de honte
Tous les porteurs de cocardes,
Les affamés du retour de flamme.

Est-ce que la Terre oublie parfois
La gravité qui sépare
La pesanteur
De ses erreurs de trajectoire.
Qu’est ce qui nous fera tomber un jour ?

 

4 : Comme si
(Eric Lemaire)

Comme si on pouvait
S’faire à l’idée qu’on marche arrière,
Comme si le temps qu’il nous reste
N’est plus à faire.
Comme si, comme si…

Comme si les déserts
Etanchaient nos soifs de nous distraire,
Comme si notre guerre
Pouvait être la dernière.
Comme si, comme si…

Comme si les prières
Pouvait justifier les meurtrières,
Chacun sa manière d’faire « comme si »,
D’regarder en l’air.
Comme si, comme si…

Comme si la vitesse
Pouvait nous faire plaider coupable,
Comme si l’ivresse pouvait nous faire aimer
Nos semblables.
Comme si, comme si…

Viens,
On va faire un bout d’chemin
Comme si
On arrêtait d’mentir sur nos vies,
Comme si
On recommençait de rien,
Comme si…

Comme si nos erreurs
Pouvaient s’évaporer dans l’air,
Comme si le bonheur des autres
Pouvait nous satisfaire.
Comme si, comme si…

Comme si on pouvait
Sortir de la souricière,
Comme si l’bonheur dépendait
D’l’épaisseur des œillères.
Comme si, comme si…

 
 
 
         
 

5 : En partance
(E. Lemaire)

Ça m’est tombé d’sus un soir,
Sans raison particulière,
Un lendemain qui s’fait hier,
Se faire la malle parait sincère.
Ça m’est tombé d’sus un soir,
Entre deux alibis.
Pas de témoin ni de rapport d’amnésie.
Sans dessus dessous l’histoire
Reprend la tangente :
Sortir du cercle des files d’attente.
Ça m’est tombé d’sus un soir.

Ça m’est tombé d’sus un soir,
Un craquement, une fêlure,
Une vague mourante sur les dunes,
Les châteaux d’sable ont la vie dure.
Ça m’est tombé d’sus un soir,
Entre deux méprises.
Arrêter d’faire confiance à l’évidence grise.
Comprendre les dessous d’l’histoire
Et l’engrenage qui fait qu’on cache
Les fissures sous un coup d’peinture.
Ça m’est tombé d’sus un soir.

Ça m’est tombé d’sus un soir.
Pas d’mise en garde à mon égard,
La peur au bout du couloir,
En grappes s’agrippent les idées noires.
Ça m’est tombé d’sus un soir,
Entre deux dérives.
Préférer l’imprudence aux phrases définitives.
Laisser l’issue au hasard,
Laisser les leçons à l’Histoire.
Passer son ch’min, changer d’trottoir :
Mieux vaut tomber que s’asseoir.
Ça m’est tombé d’sus un soir,
Un coup d’poing dans les entrailles,
Sur le corps, une nouvelle entaille.
Passer la porte, faire table rase,
Passer l’éponge sur l’ardoise,
Passer sa route
Entre les doutes, les gouttes
Qui font déborder les vases,
Qui empoisonnent au goutte à goutte.
Ça m’est tombé d’sus un soir.

Ça m’est tombé d’sus un soir,
Un coup d’tonnerre,
Trois coups pour jouer la première,
Coup d’théâtre, grande scène du départ.
Ça m’est tombé d’sus un soir
Entre deux escales.
Tout corps plongé dans le lacrymale
Reçoit une poussée verticale
Egale au volume des grimaces
Toucher l’fond sous la surface.
Ça m’est tombé d’sus un soir.

Ça m’est tombé d’sus un soir,
A cette heure particulière,
Entre chien et loup, la lumière
N’a pas comme nous ce choix à faire.
Ça m’est tombé d’sus un soir,
Entre deux balises.
Chose promise n’est plus de mise.
Prendre le temps de s’éprendre,
Prendre le temps des méandres,
Prendre le temps de se prendre à croire
Que l’on ressemble à s’y méprendre
A c’qu’on voulait se voir.



 

6 : Lunatique
(E. Lemaire)

Je promène encore mon corps,
En face, la mer a des remords
D’être le décor en désaccord.
Triste sire, triste sort.
M’échouer dans un bar,
Juste pour voir ma gueule sur le comptoir.
Comptez plus sur moi,
Tous les départs me désemparent.

Et l’amertume exhume
L’écume de mes jours posthumes.

D’une table à l’autre table,
Je traîne mes naufrages.
D’une table à l’autre table,
Je rentre à la nage.
Une bouteille à la mer,
Chaque soir, la mer à boire,
Une bouteille à la mer.

Et l’amertume exhume
L’écume de mes jours posthumes.

La pluie tombe et moi aussi.
Pendant que je me vide,
Le caniveau se remplit.
Ma bouteille ne verra pas la mer.
Elle est trop fière.
Elle est trop fière.

Et la mer, et l’écume
M’exhument de mes jours posthumes

 
 
 
         
 

7 : Lucioles
(E. Lemaire)

J’ai croisé tant de lucioles
Aux vertus égarées,
Tant de corolles décolorées.
Croisé les foules sous les banderoles
Aux idées décidées.
Plus d’herbes folles
Dans les allées

            A la croisée de nos baise-mains
            Un bonheur qu’on rafistole
            En peau de chagrin
            On se console

J’ai croisé tant de lucioles
Aux lueurs imprécises.
L’envie s’envole,
L’envol s’enlise.
Croisé les vies au vitriol,
Les grisements se déguisent.
En guise d’obole, quelques traîtrises

.
            A la croisée de nos baise-mains
            Un bonheur qu’on rafistole
            En peau de chagrin
            On se console

J’ai croisé les feux follets aux fugaces pépites,
Les basses-cours, les hauts le cœur et le cauchemar qui s’invite.
J’ai croisé tant de faux départs, tant de parties remises,
Les discours qui s’égarent, la force brutale et la mainmise.
J’ai croisé la pensée dépassée par la bêtise,
Les sectes en quête de prophètes, et les lanternes qui se brisent.
En désespoir de cause, tant pis,
Les sages s’agenouillent aussi.
Les lucioles se fondent dans la nuit.

            A la croisée de nos baise-mains
            Un bonheur qu’on rafistole
            En peau de chagrin
            On se console.

 

 

8 : Révolution
(Eric Lemaire)

C’est toujours la même histoire :
Après demain viendra la veille du grand soir.
Les utopies font du sur place
Et les bougies fondent dans la glace.

Toujours les mêmes belles promesses :
Encore un effort pendant qu’les princes se prélassent.
Les utopies sont en cale sèche,
Une certaine tristesse à marée basse.

            Pardonnez mon inexpérience :
            En la matière, pas d’confidence,
            Pas d’témoignage avant coureur.
            Pardonnez mon inespérance :
            Manque de confiance pour un ailleurs,
            Je n’suis pas certain d’avoir peur.
            Dernier serment sans conséquence,
            Pour un dernier serrement de cœur :
            C’est la première fois que je meure.

C’est toujours la même sentence :
Pas de place pour tout le monde dans le palace.
Les utopies brillent par leur absence
Et sont condamnées par contumace.

C’est toujours la même paresse :
Après l’ivresse viendra le temps des guerres lasses.
Les utopies s’disputent les restes,
Les poings levés se font main basse.

            Pardonnez mon inexpérience :
            En la matière, pas d’confidence,
            Pas d’témoignage avant coureur.
            Pardonnez mon inespérance :
            Manque de confiance pour un ailleurs,
            Je n’suis pas certain d’avoir peur.
            Dernier serment sans conséquence,
            Pour un dernier serrement de cœur :
            C’est la première fois que je meure.

 

 

 

 

 
 
 
         
 

9 : Venu chercher
(Eric Lemaire)

Qu’est ce qu’on est venu chercher déjà ?
Rappelle toi.
Qu’est ce qu’on est devenu, tu crois ?
Qu’est ce qu’on est venu chercher déjà ?
Rappelle moi.
Qu’est ce qu’on aurait aimé y trouver ?
Raconte moi.
Qu’est ce qu’on y a trouvé à aimer ?
Raconte toi.

Qu’est ce qu’on est venu chercher ?
Dis moi à quoi tu crois.
Comme on est devenu, on repartira.
Qu’est ce qu’on est venu chercher déjà ?
Rappelle moi.
Qu’est ce qu’on aurait aimé y trouver ?
Raconte moi.
Qu’est ce qu’on y a trouvé à aimer ?
Raconte toi.

On se découvre,
On couvre la page,
On se découvre du courage.
On se démène,
On mêne sa barque,
Mais on s’embarque quand même.
On se détourne,
On tourne la page,
On se détourne du courage.
On se démène,
On mêne sa barque,
Mais on s’embarque quand même.         

Qu’est ce qu’on est venu chercher ?


 

 
 
 
         
     
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